Pierre-Adrien Bonnichon-Py, Savannah Bouziad, Aurore Lattanzio, Yasmina Motassim, Maeva Pouffier

Marquée par un passé industriel aux conséquences durables sur la pollution des sols et des eaux, Bordeaux Métropole peine à endiguer les contaminations. Un système d’assainissement défaillant et l’implantation de nouvelles activités industrielles freinent la résilience du territoire, posant la question de l’efficacité des politiques publiques face à cet héritage toxique.

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Les traces du passé industriel de la ville dans ses sols : des substances nocives pour la santé des habitants

La métropole bordelaise conserve encore aujourd’hui les traces de son passé industriel. Grand centre industriel du XIXème siècle, la région était un centre portuaire majeur et regorgeait d'ateliers et d’usines qui ont produit des substances polluantes qui se retrouvent aujourd’hui dans les sols et les eaux. Parmi eux, l’ancien site de stockage de liquides inflammables alcooliers, pétroliers ou chimiques (Alcool Pétrole Chimie), en activité entre 1930 et 1996. Des études datant de 2016 ont montré la présence excessive d’hydrocarbures dans les sols, issus de cette activité passée. Naphtalène, xylène, métaux lourds : autant de substances reconnues comme dangereuses pour la santé des habitants qui consomment l’eau dans laquelle elles s’infiltrent.

Une corrélation est clairement  visible  entre la pollution des sols aujourd’hui et l’activité industrielle d’antan :

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Aujourd’hui, la métropole comptabilise près de 2500 sites concernés par une pollution avérée, suspectée ou potentielle.

Des polluants éternels (PFAS) dans l’eau dont s’abreuvent les Bordelais

Selon deux études de l’association de consommateurs UFC-Que choisir et l’ONG environnementale Générations futures, publiées le 23 janvier 2025, de nombreux habitants français d’une “trentaine de villes françaises sont exposés à des produits polluants dans l’eau potable, les PFAS (per- et polyfluoroalkylées)”. Les polluants dits “éternels” présentent un risque sanitaire majeur et sont extrêmement difficiles à éliminer. L’eau de la ville de Bordeaux affiche une concentration de 9,5 nanogrammes par litre, un niveau inférieur au seuil réglementaire français fixé à 100 ng/l, mais nettement supérieur à la norme danoise par exemple, établie à 2 ng/l.

Alors, quelle est la réalité de la pollution de l’eau à Bordeaux et à quels types de polluants les habitants sont-ils factuellement exposés ?

D’après une enquête réalisée  par France Bleu et la Cellule investigation de Radio France, révélée en septembre 2024, l’eau du robinet serait contaminée par huit polluants éternels (PFAS), dont trois interdits en France et/ou particulièrement cancérogènes.  Dans un rapport publié en décembre 2023, le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer), ces substances, (utilisées par exemple dans l’industrie de fabrication de plastique) seraient potentiellement à l’origine d’une contamination de l'environnement. D’autre part, les PFAS "peuvent pénétrer dans l’environnement par le biais des déchetteries municipales ou industrielles".

Par conséquent, l’agence européenne pour l’environnement déclare que ces substances sont des perturbateurs endocriniens qui “peuvent provoquer des cancers - des reins et des testicules notamment - des lésions du foie, des maladies de la thyroïde, favoriser l'obésité, le cholestérol ou encore l'infertilité, augmenter le risque d'hypertension artérielle, provoquer une réponse réduite aux vaccins ou encore de faibles poids à la naissance.”

Ainsi, si les concentrations de PFAS dans l’eau bordelaise restent inférieures aux seuils réglementaires français, la présence avérée de plusieurs polluants éternels, dont certains interdits ou cancérogènes, soulève de sérieuses questions sanitaires et environnementales. Entre normes encore peu harmonisées en Europe, sources industrielles diffuses et risques pour la santé à long terme, la pollution des eaux bordelaises apparaît comme un enjeu de vigilance durable pour les pouvoirs publics comme pour les habitants.

Conséquence : impossible pour les habitants de certains quartiers de faire pousser des légumes dans leurs potagers. En 2023, la municipalité bordelaise a proposé des analyses des sols à 32 propriétaires de jardins, suite à des plaintes de riverains incommodés par des odeurs de gaz. Sur les neuf terrains finalement testés, huit présentent des taux “inacceptables” pour le plomb, le zinc et l’arsenic. Tout ce qui y est cultivé est donc impropre à la consommation et dangereux pour la santé des propriétaires concernés. Interrogés par Le Figaro en 2023, ils se disent étonnés des résultats : Aurélie, qui a toujours fait pousser tomates, framboises et courgettes dans son potager, explique : “La terre est riche, tout pousse bien, mais je vais devoir  voir comment faire autrement”.

La transparence des autorités publiques en question

Si la municipalité mène des campagnes de sensibilisation et des analyses régulières, certains riverains ne sont pas tout à fait satisfaits de la gestion des questions de pollution à Bordeaux métropole. C’est le cas de François Aubin, interrogé par Sud Ouest en 2023, qui a fait analyser le sol de son terrain par ses propres moyens. Résultat : forte pollution aux hydrocarbures. Il estime avoir été floué par la municipalité qui n’est pas suffisamment transparente sur l’impact des anciennes usines à gaz sur la qualité des sols aujourd’hui.

Libération a mené une enquête en 2024 sur le quartier des Bassins à flot à Bordeaux. Ses habitants ont, comme François Aubin, financé eux-mêmes l’analyse de leurs terrains suite à des odeurs et autres symptômes médicaux qu’ils ont jugé anormaux. Les résultats ont montré des taux trop élevés de métaux lourds (arsenic, zinc, cuivre…). Les riverains estiment être victimes de  “l’hypocrisie du port et de l’inertie des autorités”.